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La place des libraires dans la chaîne du livre numérique

Marie-Anne et Isabelle Lambert | 04/30/2009 | Numérisation

Le commerce du livre numérique est une sorte d’échiquier dans lequel les joueurs ne savent pas encore bien quels seront leurs rôles respectifs. Tout laisse cependant penser qu’une première partie sera jouée d’ici la fin 2009. Et les libraires devront y défendre leur place.

Un peu d’histoire récente

Le SLF (Syndicat Français de la Librairie) et l’association ALIRE (Association des librairies informatisées et utilisatrices de réseaux électroniques) ont publié un rapport majeur, il y a plus d’un an, qui a largement contribué à ouvrir en grand le débat chez les éditeurs français : « Accueillir le numérique ? Une mutation pour la librairie et le commerce du livre ».. L’objectif de ce rapport et de ses recommandations était de permettre aux libraires de rester des acteurs de poids dans le nouvel environnement du numérique en leur fournissant des repères et les bonnes pratiques en matière de e-distribution de livres numériques. 

Dans la foulée de ce rapport, les éditeurs ont créé leur propre commission numérique au SNE (syndicat national de l’édition), et chargé Francis Lang (groupe Hachette) des relations commerciales. Pourtant, le même Francis Lang n’a pas jugé opportun de s’exprimer sur le sujet des libraires lors des Assises du numériques en mars dernier au Salon du Livre de Paris. C’est dire la complexité des rapports de force éditeurs/diffuseurs/libraires et des enjeux pressentis.
Il semble qu’aujourd’hui la majorité des libraires, dans leur besoin d’avancer en phase avec les éditeurs, aient perdu la légère avance qui était la leur il y a 12 mois sur le sujet pour au moins 3 raisons :

a) Ils sont dépendants des technologies utilisées par les éditeurs, et l’interopérabilité étant une obligation en matière de e-distribution de fichiers de livres, ils doivent attendre qu’émergent les premiers consensus et normalisation des processus chez les éditeurs et leurs diffuseurs/distributeurs

b) Or les éditeurs ont, dès le départ, pris du retard sur ce chantier du fait de la lourdeur des investissements à entreprendre et de la relative absence de vision sur leur rentabilisation à court terme. D’où le peu d’offre actuellement disponible (7 % du total des références actives en France sont disponibles sous format numérique, et seulement chez Numilog, les autres agrégateurs n’en étant qu’à moins de 1 000 références) et d’où l’absence à ce jour de e-diffuseurs opérationnels chez les grands diffuseurs, à part Hachette par le biais de Numilog et bientôt La Martinière/CDE-SODIS par le biais de Edenlivres (*);

c) Enfin les libraires ont une faible visibilité du modèle économique et des enjeux financiers que représente pour eux la vente du livre numérique (exception faite de quelques libraires ayant depuis 10 ans fait - et réussi - le pari du numérique, par exemple Decitre ou la chaîne Fnac). Ils sont davantage conscients de ce qu’ils risquent que de ce qu’ils ont à gagner : « les ventes papier sont affectées par internet : autrefois le rayon médecine était important, celui des encyclopédies et dictionnaires aussi. Fnac.com et Amazon.fr détiennent 8% de parts de marché qui manquent aux libraires aujourd’hui. », rappelait aux membres du SNE Charles de Kermarec de la librairie Dialogues à Brest en mars dernier [NDLR : une des plus grosses librairies indépendantes en France].

État des lieux

Un premier consensus semble pourtant se dégager du côté de quelques diffuseurs de la chaîne du livre  interrogés : le taux de remise accordé aux libraires devrait varier entre 20 et 25 % sur le prix de vente public hors taxes (contre 36 à 40% pour les livres papier). Cela n’empêche pas les agrégateurs comme Cyberlibris (voir tableau sur les agrégateurs) de se passer complètement des libraires et de vendre en direct, servant d’intermédiaire aux éditeurs, notamment pour les bibliothèques.

Il est vrai que « les ventes de livres numériques en librairie sont encore marginales, et concernent les bibliothèques », confirme Thierry Lecompte, un libraire indépendant très impliqué dans le dossier depuis 2004. Même la Fnac avec ses 73 points de vente répartis sur toute la France n’a vendu que 13 000 e-books en 6 mois de temps sur les 6 000 readers Sony qu’elle a commercialisés, soit 2 téléchargements par tablette… la faute au manque d’offre e-books, sans doute, ce test ayant été réalisé en exclusivité avec Hachette, mais aussi, pense Thierry Lecompte , la faute à « un problème de service après-vente important, les vendeurs n’étant pas formés à vendre des fichiers avec DRM.».

Même si les libraires indépendants disposent de préconisations censées (cf « Accueillir le numérique »), d’une tête de réseau bien informée,  mobilisée sur le sujet et bientôt d’un portail de vente en ligne PL2i (portail de la librairie indépendante), ils marquent le pas pour l’instant. Ce qui ne serait pas gênant si quelques éditeurs et diffuseurs – sans parler des bibliothèques universitaires à travers des organes comme COUPERIN - n’avaient pas entrepris de se passer d’eux sur ce créneau.  Reste à voir la réaction qu’ils auront face aux conditions de la remise diffuseur qui s’annonce moins importante sur les e-books que pour les p-books (livres papier), et leur envie d’entrer dans la danse, par exemple en rejoignant PL2i, le projet du SLF.

Perspectives

PL2i
D’après André Imbaud, directeur opérationnel, « l’objectif de ce portail est de fournir [à des conditions accessibles] à tous les libraires – à terme 300 adhérents - :
des moyens techniques communs pour qu’ils puissent disposer d’un site internet à leur marque technologiquement capable de vendre et délivrer des livres numériques ;
une logistique mutualisée grâce à la sous-traitance centralisée de la distribution;
une base de données complète, avec des moteurs de recherche conviviaux
 ».

Pour Gilles De La Porte, président de la future société du Portail et par ailleurs libraire, « le portail de la librairie se mettra en place en même temps que l’offre numérique se structurera [NDLR : le lancement de l’activité de PL2i est prévu au printemps 2010]. Notre vocation ne sera pas d’être agrégateur mais simplement de proposer une offre la plus exhaustive possible. La balle est dans le camp des éditeurs, les conditions commerciales ne sont même pas esquissées. Nous devons donc être techniquement prêts et surtout créer les conditions pour que les éditeurs nous mettent dans le jeu. »

2/Le gros du marché demain ? Des interrogations et … des convictions
L’inconnue reste le marché et le comportement des acheteurs de e-books vis-à-vis des libraires, les liseuses idéales n’étant pas encore apparues.
Pour Thierry Lecompte deux pistes majeures restent à explorer: « le téléchargement pose tellement de problèmes que l’accès à des bouquets de consultation ou le printing on demand  [NDLR : impression à la demande d’un livre à l’unité vendu par le libraire et livré par un imprimeur ou un distributeur sous 48h chez le client, ce qui lui évite de repasser en magasin, ou bien imprimé chez le libraire, par exemple grâce à la Machine Expresso] ont plus d’avenir ».

Ce qu’il faut retenir
Pour vendre du livre numérique dans les librairies françaises, il vous faudra passer par des intermédiaires aussi bien techniques - e-entrepôt comme De Marque au Canada, Immatériel en France par exemple - que commerciaux (Numilog, Edenlivres, entre autres), les libraires ne pouvant pas se charger de tout. Cela étant, leur rôle est en pleine redéfinition, charge à eux de se fédérer et de fédérer autour d’eux - ce qu’ils tentent de faire – pour proposer des offres complètes aux e-lecteurs et (sauve)garder ce rôle si important d’animateur culturel en France.

(*) Edenlivres est le nom de la nouvelle plate forme de e-diffusion/distribution mutualisée qui vient d’être créée par Volumen du groupe La Martinière et CDE/Sodis du groupe Gallimard, et qui a confié à De Marque sa e-distribution.

Deux questions pratico-pratiques à propos du commerce des e-books en France
EAN/ISBN : « en l’absence de normes en France pour le moment, il est recommandé d’attribuer différents numéros pour les versions numériques d’un même ouvrage, par exemple un n° EAN pour le fichier au format PDF, un autre n° pour celui au format e-Pub, encore un autre pour celui au format PRC, … », nous a conseillé Vincent Marty, de DILICOM, le service interprofessionnel incontournable de référencement des livres utilisé par les distributeurs et les libraires français, et chargé du fichier exhaustif du livre –le FEL -.. « Nous adaptons en ce moment notre fiche produit au numérique  pour qu’elle soit prête d’ici fin 2009 », chantier qui ne semble pas aisé en l’absence de vision claire sur la distribution numérique et de position commune de la part des grands acteurs.

Prix de vente public : Les débats auxquels nous avons assisté lors des Assises du numérique en mars dernier au Salon du livre de Paris montrent que les éditeurs généralistes raisonnent sur le prix du e-book en comparaison du p-book. Ceci pose 2 soucis :

  • la loi sur le prix unique du livre en France, et rien n’est tranché pour l’heure, si ce n’est qu’on prévoit de vendre 10 à 40% moins cher un e-book ;
  • la TVA sur le p-book n’est que de 5,5% contre 19,60% pour le e-book, ce qui pénalise le produit d’entrée de jeu. D’où la tentation de le vendre moins cher, pour compenser.

Pourquoi ne pas s’inspirer plutôt des pratiques des éditeurs professionnels qui ont depuis plusieurs années enrichi leurs offres numériques des produits papier pour en augmenter la perception de valeur et le prix marchand… 

Nous remercions Eric Marbeau, Responsable de l’offre commerciale pour les livres numériques du groupe Gallimard/CDE/SODIS, Vincent MARTY, directeur général de DILICOM, André Imbaud, ancien directeur de la SODIS et directeur opérationnel du Portail PL2i, Clément Laberge de chez De Marque, Xavier Cazin, directeur l’immatériel.fr, Stéphane Michalon de e-pagine, Thierry Lecompte, directeur adjoint de la librairie l’Appel du Livre, membre du conseil du livre au ministère de la Culture français, co-auteur du rapport « Accueillir le numérique » et ainsi que Hélène Clémente, chargée de mission au SLF pour les entretiens qu’ils nous ont accordés.

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